Rentrée du Barreau du MALI : Discours du Président de la CIB, Monsieur le Bâtonnier Stanley GASTON

Rentrée du Barreau du MALI : Discours du Président de la CIB, Monsieur le Bâtonnier Stanley GASTON

Monsieur le Bâtonnier Stanley GASTON, Président de la CIB, était présent de lors de la rentrée du MALI 8 Février 2018. Rentrée à l’occasion de laquelle il a prononcé un discours engagé reproduit ci-après :

 

 » La Conférence internationale des barreaux de tradition juridique commune (CIB), par mon organe, vous salue chaleureusement et vous témoigne de sa confraternité agissante à l’occasion de la rentrée solennelle du Barreau de Mali. J’en profite pour adresser mes compliments à Me Maxime Poma, 1er lauréat du concours d’éloquence du 32e Congrès de la CIB tenu à Port-au-Prince, Haïti, en décembre 2017. Me Poma, par votre prestation digne des griots du mandingue, vous aviez couvert le Mali de gloire et d’honneur.

         La Fédération des Barreaux d’Haïti dont j’assume la présidence également me prie de vous transmettre sa gratitude d’avoir associé les descendants du mandingue de l’autre côté de l’atlantique à votre festivité. Je manquerai à un devoir civilisationnel et culturel si je me borne à ne parler que de droit. Souffrez donc que je ressasse le passé pour mieux aborder l’avenir, comme l’a affirmé le griot Djeli Mamadou Kouyaté.

         Les Caraïbes, en particulier Haïti, et l’Amérique recèlent une partie de l’histoire du grand mandingue. Pour reprendre le titre de l’un des ouvrages d’Aimé Césaire, ma présence au Mali n’est plus ni moins « qu’un retour au pays natal ». Au pays de Sundiata ou Maria diata Keïta, de Balla Fasséké ou Tassiké, de Sakoura- l’esclave élevé à la dignité de roi-, d’Aboubakar II, de Mamadou Kouyaté, de Kankou Moussa et de Modibo Keïta. Mansa Sundiata Keïta, empereur des 12 tribus du Mali, a conquis de l’est vers l’ouest d’immenses territoires comme l’avait fait, en son temps, Alexandre le Grand de l’ouest vers l’est. Les griots et les savants arabes, contemporains de Sundiata Keïta, l’ont considéré comme l’égal du conquérant blanc Alexandre Legrand que les occidentaux nomment avec fierté. Soyons donc également fier de Mansa Sundiata Keïta. Aussi vrai que je porte la parole aujourd’hui, aussi vrai qu’il a été extraordinaire en son temps. 

         La lignée de Sundiata Keïta a laissé ses traces en Amérique avec Mansa Aboubakar ou Aboubakari II, petit fils de Sundiata. Aux environs de l’an 1312-1313, c’est-à-dire 100 ans avant le navigateur génois Christophe Colomb, Aboubakar II, à la tête d’une expédition de plusieurs navires, débarqua chez les olmèques entre l’Amérique centrale et l’Amérique du nord. Il arriva chez les olmèques en venant vers l’Est. Son apparition coïncida au retour du messie, le dieu Quetzalcóatl, qui, selon les oracles, devait réapparaître après 150 ans. Les olmèques l’ayant pris pour le dieu Quetzalcóatl, lui firent un bel accueil. Jusqu’aujourd’hui dans certains Etats du Mexique le négroïde à la peau foncée jouit d’un bel estime.

         L’aventure de Mansa Aboubacar II que racontent aujourd’hui encore les natifs du mandingue est attestée par l’historien tunisien Ibn Khaldoun, qui vécut de 1332 à1406, par le plus grand voyageur de tous les temps, le géographe marocain Ibn Battuta, qui visita la capitale mandingue Niani ou Nianiba en malinké au cours du 14e siècle, par l’historien de Guinée-Conakry Djibril Tamsir Niane et par les récits des griots. Les recherches du professeur Ivan Van Sertima mettent fin aux débats. En effet, les fouilles entreprises en Amérique et les correspondances linguistiques entre le malinké, le bambaras et les langues des autochtones amérindiens confirment que Mansa Aboubacar II a fait la traversée océanique. Son exploit reste remarquable quand on se rappelle qu’il n’avait pas atteint le Continent américain par erreur. Ce fut un projet savamment étudié en dépit du scepticisme affiché par les savants et docteurs de Tombouctou.

         Le pays mandingue, qui regroupait la quasi-totalité des pays francophones et lusophones de l’Afrique de l’ouest, a aussi laissé des traces en Haïti avec la traite négrière. Par exemple, pour souligner l’esprit guerrier et la bravoure d’une personne, suivant une expression en usage on dira qu’elle est possédée par un esprit mandingue. Les héros qui ont proclamé l’indépendance d’Haïti en 1804, en particulier le 1er d’entre nous, le père de la nation, Jean Jacques Dessalines, par son génie, ses qualités de stratège et sa pugnacité fut possédé par les esprits mandingues. Je crois que Jean-Jacques Dessalines et Modibo Keïta tiennent tous deux du grand fondateur Mandingue Mansa Sundiata, Maria Diata Keïta fils de Sogolon Kedjou ou kondouto et de Naré Maghan Kon Fatta.

         Le Mali n’a jamais été loin d’Haïti, suivant l’une de nos expressions pour signifier à quelqu’un qu’aussi loin qu’il puisse être qu’on le retrouvera; « nous disons même si vous allez à Tombouctou nous vous retrouvons ». Bien que Bamako soit à 1003,1 Km de Tombouctou et à 6888 Km à vol d’oiseau de Port-au-Prince, je suis venu vous retrouver comme un fils du pays mandingue.

         Nos titres et nos diplômes obtenus dans les grandes universités occidentales, des fois nous aveuglent et nous transforment en analphabètes culturels. Amadou Ampâté Bâ énonçait quand un vieillard meurt en Afrique c’est une bibliothèque qui disparaît. Néanmoins, grâce aux récits des griots, l’histoire passe de génération en génération; et pourtant nous considérons de peu de valeurs les récits des griots en dépit de leur code d’éthique les obligeant à ne pas altérer le souvenir des ancêtres. Les connaissances dont la Bibliothèque d’Alexandrie, en Egypte,  fut dépositaire auraient été préservées si elles avaient été confiées aux griots.

         Nous appartenons à une grande civilisation qui peut contribuer à l’avancement de l’humanité à la condition que nous acceptions de reprendre notre place dans le cours de l’histoire. Beaucoup d’institutions que le monde occidental découvre ont toujours fait leur preuve sur le continent africain. Comme les autres civilisations, l’apport de l’Afrique à l’humanité a inspiré les nations et leur système de régulation. Le plus vieux texte sur les droits de l’Homme est un texte mandingue. Les cases à palabre ou l’arbre à palabre, où le dialogue s’animait sous l’autorité du Chef de village préfigurent les méthodes alternatives modernes de résolution de conflits que sont la médiation, la conciliation et l’arbitrage. A cette période les autorités publiques n’hésitaient pas à se référer à la communauté pour trouver des solutions idoines aux préoccupations d’intérêt collectif.

         Aujourd’hui, le Barreau du Mali nous interpelle sur « la crise sécuritaire et les libertés publiques ». La CIB saisit cette occasion pour nous exhorter à demeurer solidaires afin de continuer à œuvrer pour l’établissement et le renforcement de l’Etat de droit, des droits de l’homme et des droits de la défense de la défense.

         Les pouvoirs publics sont à l’écoute de ce que nous faisons, car nous prônons des valeurs, nous faisons de l’éthique notre socle même dans les moments les plus tourmentés et les plus troubles. C’est à juste titre que les avocats sont considérés comme des vir bonus. Le philosophe allemand Nietzsche n’a-t-il pas écrit que la vertu consiste pour un homme de valeur à reconnaître le bien même en temps de crise?

         Depuis près de deux décennies le monde est en crise. Une crise sécuritaire qui a connu son paroxysme avec les attentats du 11 septembre 2001 suivi de la désarticulation des structures gouvernementales en Moyen orient notamment en Irak et en Libye. Et pour cause, du moyen orient, de l’Europe à l’Afrique, les attentats et les enlèvements deviennent monnaie courante; les communautés et les familles en payent un lourd tribut. Les dirigeants politiques, harcelés et sur la sellette, se trouvent devant l’impérieuse obligation d’assurer la sécurité. Cette situation donne lieu à la surenchère, à la manipulation médiatique, à la propagande….Les Etats et les groupes armés, qualifiés de terroristes, cherchent à sympathiser l’opinion en tentant de légitimer leurs actions. Le débat prend une allure délétère. Les repères s’estompent. Les ordres d’avocats du monde entier, gardiens de l’Etat de droit, face à l’étiolement de la pensée, estiment que tout combat même contre le mal absolu doit être engagé au regard des valeurs. Les Apôtres de la liberté et les terroristes ne doivent pas être appréciés de la même manière ; les apôtres de la liberté, ne doivent pas être confondus avec les terroristes comme des agents liberticides, car la fin sécuritaire que poursuivent les apôtres de la liberté qui ont dû recourir à des moyens forts est supérieure aux objectifs violents, meurtriers et condamnables des terroristes.

         Au motif de garantir la sécurité, l’humanité a régressé. Des pratiques jadis souvenirs d’un passé honni, resurgissent. Dans le monde actuel, des Etats dits démocratiques et pas des moindres se livrent à la torture, à des pratiques humiliantes et dégradantes, à des enfermements sans procès, au piratage généralisé des communications téléphoniques et via les réseaux sociaux et adoptent également des lois sur l’état d’urgence, indéfinies dans le temps, qui suspendent des garanties judiciaires. Au nom de la lutte contre le terrorisme, il n’existe plus de limite entre le permis et l’interdit. Certains semblent justifier ces mesures, parce que se sentant en sécurité. Mais, ce qu’il convient de ne pas perdre de vue, dès lors que les politiques commencent à égratigner les libertés, ils ne s’arrêteront plus. La lutte contre le terrorisme mérite d’être menée de manière draconienne, mais pas aux dépens des libertés. Tout l’enjeu consiste à trouver le bon dosage entre ce qui est juste et nécessaire pour assurer la sécurité dans les sociétés. Comment seront nos sociétés quand l’intimité, la vie privée, l’intégrité physique, la dignité ne seront plus considérées comme intangibles et protégées?.

         Avec la crise que connaît le Mali depuis janvier 2012 et la situation inédite actuelle sévissant dans le Nord, le risque de basculer vers des mesures dites sécuritaires, mais liberticides n’est point à écarter. Le Barreau du Mali doit jouer un rôle auprès des pouvoirs publics, pressurés par l’opinion publique, de sorte que ces derniers fassent preuve de sagacité et de retenue au moment de renforcer l’arsenal répressif de l’Etat.

         La présence Président de la République, Chef de l’Etat, qui rehausse l’éclat de cette cérémonie de rentrée, témoigne de la qualité de la relation entre le Barreau et le pouvoir exécutif. Dans le respect de l’indépendance du Barreau, et pour prévenir toute perception d’être pour ou contre le pouvoir, un dialogue doit s’instaurer afin que les hautes autorités étatiques comprennent que les hommes de lois et eux, s’agissant de la sécurité de tous, sont engagés dans le même combat. Un combat qui doit être mené pour sauvegarder les droits essentiels de la personne, l’intégrité physique et la dignité humaine. La lutte débouchera sur des résultats probants lorsqu’elle sera conduite au nom des valeurs et pour les préserver.

         Les libertés publiques, telles qu’elles s’affirment de nos jours, résultent d’un long processus de construction historique. La génération actuelle a le devoir moral de préserver et de léguer aux générations futures ce que l’humanité a pris plus de cinq (5) siècles à bâtir. Ce sera à l’honneur du Mali de renforcer les mesures sécuritaires tout en préservant les libertés publiques. Cet exercice n’est pas une gageure. L’avenir des droits fondamentaux de la personne humaine en dépend.

Je formule donc le vœu que la méthodologie suivie au Mali dans la lutte contre le terrorisme serve d’inspiration et de modèle aux autres Etats pour le triomphe de l’Etat de droit et de la paix dans le monde.

Je vous remercie de votre attention  »

Toutes nos félicitations au Président GASTON pour ce discours fort et pour sa nomination en tant qu’Officier de l’Ordre National du MALI par le Président de la République.