Quand la solidarité entre avocats dépasse les frontières

À la suite d’une résolution de l’assemblée générale de la CIB du congrès de Yaoundé en 1991, les bâtonniers Titinga Frédéric Pacéré et Mario Stasi ont contribué à la création d’Avocats Sans frontières (ASF). La création de l’association a été parrainée par la CIB, avec l’Union internationale des avocats et le barreau français de Bruxelles, à travers une motion de la CIB adoptée à Bruxelles le 24 janvier 1992. Elle se fonde sur une conviction portée par des bâtonniers belges : lorsque le droit à une défense effective est menacé, la solidarité entre avocats ne peut s’arrêter aux frontières. Depuis 1992, l’organisation a profondément fait évoluer son approche, mais cette conviction demeure. Partout où les droits sont menacés, ASF se mobilise aux côtés des avocats et avocates pour permettre à chacun et chacune de connaître ses droits, de les exercer et de les défendre.

 

À l’origine, le « sans-frontiérisme »

À sa fondation en 1992, Avocats Sans Frontières (ASF) facilite l’intervention, à l’étranger, d’avocats belges et européens pour défendre des justiciables dans des affaires sensibles, souvent dans des contextes où l’accès à une défense indépendante est compromis.

A la suite du génocide des Tutsi au Rwanda, ASF met en place un programme pour répondre au manque d’avocats disponibles et formés et à l’énorme besoin en justice. L’enjeu est alors de contribuer à garantir les principes du procès équitable et le respect des standards internationaux.

Cette expérience marque un tournant pour ASF. L’organisation développe progressivement une expertise en matière de justice pénale internationale et de justice dans les contextes de conflit et de post-conflit. Depuis, l’organisation a accompagné des milliers de victimes de crimes internationaux dans leur quête de justice et de réparation.

Cette expérience amène également ASF à une réflexion plus large : permettre l’accès à la justice ne consiste pas seulement à assurer une représentation devant les tribunaux. Encore faut-il que les personnes connaissent leurs droits, puissent accéder aux mécanismes existants et soient en mesure de les mobiliser.

Au fil des années, le mandat d’ASF s’est donc élargi. L’organisation lutte aujourd’hui contre les injustices en soutenant les personnes et les groupes les plus marginalisés et éloignés du droit et en contribuant au renforcement d’un État de droit fondé sur les droits humains.

Le droit et la justice restent au cœur de son action, mais ils sont avant tout envisagés comme des leviers : pour protéger, lutter contre les injustices et contribuer à des transformations sociales durables.

 

L’avocat, un acteur essentiel de changement

Dans cette évolution, une conviction demeure : les avocats et avocates sont des acteurs essentiels de l’accès à la justice et de la défense de l’État de droit.

Dans certaines situations, l’intervention d’un avocat peut faire toute la différence. Au fil des années, le travail mené par ASF avec ses partenaires et des avocats locaux a ainsi contribué à la libération de milliers de personnes détenues illégalement ou arbitrairement.

En République démocratique du Congo, plus de 3 000 victimes de crimes internationaux ont ainsi bénéficié d’un accompagnement juridique grâce notamment à des avocats soutenus et formés par ASF entre 2021 et 2025. Sur la même période en Ouganda, plus de 22 000 personnes ont reçu un soutien juridique dans le cadre de programmes ciblés. Enfin en Tunisie, sur la seule année 2025, 625 dossiers d’assistance judiciaire ont été traités, permettant notamment d’accompagner des avocats, journalistes et membres de la société civile confrontés à des arrestations et poursuites.

Dans de nombreux contextes, le rôle de l’avocat va bien au-delà de la défense et de la représentation des justiciables devant les tribunaux. Il informe les populations sur leurs droits, accompagne les victimes, participe à la médiation des conflits et interpelle les institutions lorsque celles-ci ne remplissent pas leurs obligations. Par le plaidoyer et le contentieux stratégique, il ou elle peut également faire évoluer les pratiques, les politiques publiques et le droit lui-même.

L’avocat au cœur d’un écosystème de justice

L’expérience d’ASF montre cependant que l’accès à la justice ne commence pas nécessairement devant un tribunal.

Il commence lorsqu’une personne sait qu’elle dispose de droits. Lorsqu’elle sait vers qui se tourner. Lorsqu’elle comprend les mécanismes qui lui sont accessibles. Et lorsqu’elle peut bénéficier d’un accompagnement adapté pour les mobiliser.

Sur le terrain, les avocats travaillent ainsi aux côtés de nombreux autres acteurs : parajuristes, défenseurs et défenseuses des droits humains, organisations de la société civile, universitaires, leaders communautaires ou encore autorités locales.

L’évolution de l’approche d’ASF n’a donc pas consisté à remplacer l’avocat par d’autres acteurs, mais à le replacer au sein d’un écosystème plus large d’accès à la justice.

Les parajuristes et organisations communautaires peuvent, par exemple, identifier les injustices au plus près des populations, informer les personnes sur leurs droits et les orienter vers les mécanismes appropriés. Lorsque ces droits doivent être défendus devant les institutions, que des abus doivent être contestés ou qu’une jurisprudence doit évoluer, l’expertise et l’indépendance des avocats deviennent indispensables.

C’est en renforçant les liens entre ces différents acteurs qu’ASF cherche à produire des changements durables, aussi bien pour les personnes confrontées à une injustice que pour les institutions censées garantir leurs droits.

 

Des défis qui ne connaissent plus de frontières

L’histoire d’ASF s’est longtemps construite principalement autour d’interventions en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient. Aujourd’hui, les dynamiques qui menacent l’accès à la justice et l’État de droit imposent de dépasser cette lecture géographique.

Les restrictions imposées aux libertés fondamentales et à la société civile, les discriminations, les atteintes aux droits des personnes détenues ou encore les obstacles à l’accès à la justice ne sont pas propres à certaines régions du monde.

Depuis plusieurs années, les droits fondamentaux et les principes démocratiques font l’objet de remises en cause croissantes. L’État de droit est fragilisé dans de nombreux contextes, y compris en Europe.

Face à cette évolution, ASF développe une approche de plus en plus globale. Les expériences menées en Afrique, en Méditerranée ou en Europe peuvent s’enrichir mutuellement. Une pratique développée dans un pays peut inspirer une réponse ailleurs ; une jurisprudence obtenue dans une région peut nourrir un plaidoyer dans une autre.

Cette circulation des expériences invite aussi à remettre en question une vision dans laquelle les solutions viendraient systématiquement des sociétés occidentales pour répondre aux injustices dans les sociétés postcoloniales. Face à des défis de plus en plus transnationaux, les réponses peuvent venir de partout.

 

Une solidarité toujours aussi nécessaire

Plus de trente ans après la création d’Avocats Sans Frontières, beaucoup de choses ont changé. Les contextes d’intervention se sont diversifiés, les méthodes ont évolué et de nouveaux acteurs ont rejoint le combat pour l’accès à la justice.

Mais l’intuition qui a conduit des bâtonniers à créer ASF en 1992 reste profondément actuelle.

Lorsque des avocats sont empêchés d’exercer librement leur profession, lorsque des victimes ne peuvent faire entendre leur voix, lorsque des personnes sont privées de liberté sans pouvoir contester leur détention ou lorsque l’indépendance de la justice est remise en cause, la solidarité ne peut s’arrêter aux frontières.

Avocats, barreaux, organisations de la société civile et défenseurs des droits humains ont un rôle commun à jouer pour préserver l’État de droit et faire de la justice une réalité accessible à toutes et tous.

Au fond, le défi reste le même partout : défendre l’idée que l’égalité, la dignité, la liberté, la solidarité et la justice sont des valeurs universelles. Des valeurs qui doivent s’appliquer à chacune et chacun, sans distinction, et qui méritent d’être défendues avec la même détermination partout dans le monde.

 

Ensemble, continuons à faire vivre cette solidarité et à faire avancer la justice.

Pour découvrir plus en détail ou soutenir l’action d’Avocats Sans Frontières rendez-vous sur www.asf.be.

ASF est ouvert à toutes les personnes qui souhaitent s’engager pour faire avancer la justice.

Contactez-nous sur communication@asf.be pour plus d’informations.

CIB Avocats

La CIB a pour objet de créer une structure de coopération entre les Barreaux de pays de tradition juridique commune, c’est-à-dire essentiellement les Barreaux francophones.

Laissez un commentaire